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37. Carriers de père en fils

Jackie Eude – Le Gast

Carriers de père en fils

Jackie est né en 1952 dans la commune du Gast, d’une famille de carriers. « Sur le haut de la colline, il y avait la carrière de mon grand-père qu'était de deux générations, c'est-à-dire le grand-père et puis mes oncles, et puis, en dessous sur la descente, il y avait la carrière de mon père qu’il avait ouverte. Dans le bois du Gast, on a eu la chance d'avoir de la pierre à monument, hein, qu'avait pas trop de défauts et qui ne rouillait pas ».

Alfred Eude, grand-père de Jackie, a eu onze enfants. La plupart des garçons ont travaillé dans la carrière avec lui : Charles, André, Jean… Edmond, le père de Jackie, y a naturellement passé un temps avant d’avoir sa propre carrière dans l’après-guerre. Suivant la lignée familiale, Jackie se destine à cette activité : « Moi, j'aimais bien le métier de carrier, mais on n'y gagnait pas notre vie. Parce qu'il y avait beaucoup de perte. Fallait enlever toute la terre, faire la découverte, et y’avait pas tous les engins qu'on a maintenant, donc on tournait à peu près à 20-30 % de bon. On faisait un peu de pavés, de mosaïques quand il pleuvait, mais on extrayait surtout de la pierre à monuments ».

Cette carrière était sur une veine de granit dit « Blanc de Vire », réputé pour les monuments funéraires. « Mais dans la même colline, on avait aussi du "poil de souris" : c'était un grain beaucoup plus épais et foncé, il revenait un peu au Lanhelin [zone d’extraction en Ille-et-Vilaine, ndlr] ». Ce « poil de souris » était utilisé surtout pour la construction. Un peu plus loin se trouvent aussi les veines de « Bleu de Vire », à grain fin ou gros grain…

Dès la sortie de l’école, Jackie travaille avec son père dans la carrière. Si certaines améliorations ont été apportées avec l’introduction des perforateurs pneumatiques, l’activité oscille entre la continuation de méthodes ancestrales et le système D. « J'allais aider mon père à monter les blocs. On avait un vieux treuil, de GMC monté sur un moteur de Simca, avec une boîte de relais. Et puis, mon père il mettait des roules sous les blocs et on les roulait jusqu'au quai... Les roules, c'était du hêtre qu'on équarrissait et après on les plongeait un an dans l'eau pour ne pas qu'ils s'esquintent. Et là, on pouvait monter des blocs jusqu'à 15 tonnes, 15-20 tonnes ». Les treuils des camions américains GMC (General Motor Company), comme d’autres matériels militaires restés sur place après la Seconde Guerre mondiale (en particulier les explosifs), ont été très convoités par les carriers.

Il existe aussi une différence d’approche générationnelle. Jackie prend conscience que pour vivre de ce métier, il faut avant tout sortir du volume sachant que, désormais, des outils existent pour optimiser la production. Son père a plus de mal à sortir de ce qu’il a toujours fait, notamment dans la fourniture de blocs bien équarris. « Mon père et moi, bah, on ne s'entendait pas tellement… Parce que moi j'm’en foutais d'envoyer chez un marbrier un bloc qu'était rosse, sachant que le marbrier, arrivé là-bas, hop, il passait une tranche pour le scier. Parce que chez mon père, ben tu passais deux-trois jours à équarrir les blocs : tu faisais des fentes et après, comme souvent, ça s'en allait de biais. Fallait reprendre pour faire des carrés. Fallait des blocs bien carrés, bien beaux. Bon, changement de génération… ».

Jackie souligne enfin le désamour qu’a connue la pierre locale à partir des années 1960. « Ce qui a tué le granit de Vire, je pense, c'est le fait que c'était une pierre pas chère. Et les gens, même les gens du coin qu'étaient pas très riches, ils voulaient pas mettre un Vire parce que c'était le granit du pauvre ! Et donc, on préférait mettre un Labrador bleu, qu'était pas beau, enfin qu'était noir et tout ça, mais ça faisait le mec riche ! ». Et d’indiquer aussi : « Le granit de Vire est un granit très dur, donc il usait beaucoup plus les outils que le Lanhélin et tout ça. Parce que, le même ouvrier, il faisait, allez, cinq mètres de bordure en Vire pour entre sept ou huit en Lanhélin ! ».

Au retour de son service militaire, Jackie choisit donc une autre voie en devenant moniteur éducateur spécialisé. Son père, quant à lui, a poursuivi l’exploitation de la carrière jusqu’à sa retraite, date à laquelle elle a été fermée définitivement.