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24. Les trimards

Bernard Ampilhat – Le Gast.

Les trimards.

« On allait là où il y avait du travail et où on gagnait le mieux sa vie. C’est ça. On nous appelait les trimards. Le trimard c’est celui qui va d’une place à l’autre, comme moi j’ai fait… Moi, je ripais les galoches facilement ! ».


Bernard n’est pas issu du milieu des granitiers. Né à Saint-Maur-des-Bois, en 1932, c’est dans une famille d’agriculteurs qu’il voit le jour. Son certificat d’étude en poche, il s’oriente vers le monde du granit. Il fait son apprentissage dans l’entreprise Lebarbey, au lieu-dit La Masurie à Coulouvray-Boisbenâtre. Bernard a une idée assez arrêtée sur ce secteur du Bocage normand : « 
dans ce pays, y’a pas moyen de gagner sa vie ! ». Ce qui l’amène à bouger très souvent d’un point de vue professionnel. « J'ai fait la Bretagne, beaucoup : le Morbihan, les Côtes-du-Nord, à Pontivy, à Plaintel...  On gagnait mieux sa vie là-bas ! ». C’est surtout avant son mariage que Bernard va s’embaucher au loin. « Après, je me suis marié et pis, une fois marié, ben faut rester là, hein... On peut pas continuer à voyager ». Il finit sa carrière au lieu-dit La Buvette, au Gast, travaillant pour l’entreprise Rébillon qui a son siège à Baillé, à côté de Fougères (35). « Oui, il avait acheté ça, le p’tit chantier, là. Mais M. Rébillon, c’était le gros patron, lui. On n’le voyait pas souvent, hein ». Bernard se souvient de cet atelier : « On avait un peu de machines et puis c’était à la main, beaucoup ».

Son métier, c’est la taille de pierre. Pour produire des éléments de voirie, notamment du pavé ou de la mosaïque, mais aussi pour le bâtiment (linteaux, appuis de fenêtre…). « On était payés aux pièces : plus on en faisait, plus on gagnait. Les tâcherons, on appelait ça. Parce que vous avez ceux qui travaillent très dur… Ça permettait aux gens très courageux et très capables de se faire une paie convenable, quoi ». Mais Bernard le reconnaît, « en vieillissant, on n’est pas gagnant, hein ! Y’a pas, ce métier-là il est très, très dur. Et que vous arrivez à la retraite, eh ben vous êtes lessivé ». Comme c’est l’usage chez les granitiers, Bernard a un surnom : "Le Piouce". « Ben oui, c’était comme ça, "Le Piouce". "Le Piouce", c’est "la puce", parce que j’étais petit. Mais ça fait rien, hein, je gagnais ma vie quand même. C’est l’énergie qu’il faut avoir… et sans doute que j’me défendais ! ».

Bernard a beaucoup changé d’entreprise au cours de sa vie professionnelle : « Oh ben des patrons, j’en ai eu... une dizaine, une quinzaine ? Je ne sais même plus combien, mais j’en ai eu beaucoup, hein ! ». Et de citer Perazzi au Gast, Semery à Saint-Pierre-Langers… « Jacques Semery, ça, c’était un patron ! Peut-être un peu trop bon. Il était impeccable pour les ouvriers ! ». Les trimards bougeaient beaucoup. « Parce que, des fois, y’a le travail ou y’a le patron qui n’va pas. Ou bien l'ouvrier qui ne fait pas l’affaire non plus, hein. C’est pas le tout de changer de patron, mais c’est de trouver un bon, celui qui traite bien ses ouvriers, qui les paie bien ! ». Bernard reconnaît que ce n’est pas toujours facile de trouver le bon patron. « Et puis avec une tête de lard comme la mienne ! ».